70
Celles et ceux qui ont lu la page "Avez-vous remarqué ?" à la fin d'Astreya savent que mes livres sont rédigés en écriture inclusive. Mais quelles sont les raisons qui m'ont mené à faire ce choix ? Cette pratique a-t-elle un réel impact positif ? Quelle approche ai-je privilégiée ? C'est ce que nous allons voir ici...NB : les exemples et explications des deux premières parties de cet article sont volontairement simplifiées pour éviter de le surcharger. L'objet est ici de vous fournir une base sommaire et les éléments permettant d'approfondir si vous le souhaitez. Pour cela, il vous suffit de vous reporter aux références fournies en bas de page.
Pourquoi l'écriture inclusive ?
D'aucuns disent que l'écriture inclusive relève d'un mouvement de féminisation de la langue, or la langue française, comme la majorité des langues romanes, n'a nul besoin d'être féminisée : elle comporte déjà en son sein, et naturellement, tous les éléments qui permettent un équilibre satisfaisant entre féminin et masculin... Équilibre pourtant rompu par des règles comme celle stipulant que le masculin l'emporte sur le féminin et des affirmations selon lesquelles les mots féminins seraient construits à partir du masculin. Mais est-ce si sûr ?La linguistique, c'est-à-dire l'étude scientifique des langues, s'est penchée sur ces questions, comme sur beaucoup d'autres, et il en ressort que, non, les mots ne se construisent pas à partir du masculin. Ils se construisent plutôt à partir d'un radical (ou racine) auquel vient se greffer une désinence (ou suffixe, terminaison) masculine ou féminine : par exemple, dans les mots skieur / skieuse, ski- est le radical, et -eur / -euse sont des suffixes, respectivement masculin et féminin.
La règle du masculin dominant, quant à elle, est apparue dans un contexte bien particulier et a connu de nombreuses résistances en son temps... Voici un extrait de l'ouvrage Le Langage inclusif : pourquoi, comment d'Éliane Viennot, au début de son chapitre 2 "La masculinisation du français", qui synthétise les événements qui en sont à l'origine...
Citation :La domination du masculin sur le féminin dans la langue française ne date pas d'hier. Sans doute est-elle vieille comme le monopole des hommes sur la parole publique et l'écriture, et sans doute la retrouve-t-on dans la plupart des langues qui connaissent cette variation. Elle s'est toutefois nettement accentuée, en Occident, avec la création des universités (XIIIe siècle), puis avec l'invention de l'imprimerie (fin XVe siècle). [...]
Le grand moment de la masculinisation du français est toutefois le XVIIe siècle. C'est alors que des réformes majeures ont été pensées et ont commencé à être mises en œuvre. Or ces réformes allaient parfois contre le fonctionnement même du français, et il a fallu les imposer à une élite désormais tout à fait lettrée.
Certaines personnes, aujourd'hui, vont répétant que notre pays adore les controverses sur la langue et qu'il y en a toujours eu. C'est faux. [...] Les vraies polémiques datent de la période où une « police de la pensée » a été instituée, avec la création de l'Académie (1635-1637). Et ces polémiques ont eu lieu parce que cette institution s'est immédiatement illustrée par un interventionnisme à la fois infondé linguistiquement et orienté idéologiquement (contre les innovations de la Pléiade, contre les italianismes et les gasconismes, contre le féminin, contre les simplifications orthographiques, pour « l'ordre »...), puis qu'elle s'est installée dans un conservatisme de plus en plus rigide, et enfin qu'elle s'est mise à dériver – alors que la linguistique naissait comme science – vers l'incompétence notoire qui la caractérise depuis plus d'un siècle.
Ainsi, il ne s'agit finalement pas tant de féminiser la langue, que de la démasculiniser afin qu'elle redevienne égalitaire, comme elle l'est au naturel. Mais se présente alors une autre problématique : puisqu'on a maintenant l'habitude de la domination masculine et que ramener la langue à son équilibre naturel demande un certain effort, cela a-t-il un réel impact positif ? Car si aucun avantage n'en est retiré, autant laisser les choses telles qu'elles sont, non ?
Impact du langage inclusif
Toute personne ayant pratiqué majoritairement une deuxième langue pendant suffisamment longtemps, a pu se rendre compte lorsqu'elle a dû parler de nouveau sa langue maternelle, qu'elle pensait dorénavant dans l'autre langue et devait mentalement "traduire" ses phrases. Ainsi, il y a une langue dominante, qui est celle dans laquelle on pense, et une ou plusieurs langues secondaires (vous pouvez visionner Peut-on oublier sa langue maternelle ? pour plus d'informations).Personnellement, cela m'est arrivé avec l'anglais et je me suis aperçu à un moment que, pour parler français, je devais remettre tous les adjectifs "à l'endroit" (ces derniers étant placés avant les noms en anglais, alors qu'ils le sont plutôt après en français). Cet exemple nous mène logiquement à supposer que la langue a une influence sur notre façon de penser, et donc que le langage inclusif (dont l'écriture inclusive est un volet) en a une lui aussi... Or, des études ont été menées sur le sujet et leurs conclusions vont, elles aussi, dans ce sens.
Je ne vais pas détailler davantage ici, puisque d'autres s'en sont déjà chargé avec talent. Ainsi, je vais vous rediriger vers leurs travaux et vous encourager à visionner L'Écriture inclusive a-t-elle un intérêt ? Quelles preuves ? et/ou à lire l'article L'Écriture inclusive : parlons faits et science.
Mes choix et leurs raisons
La pratique de l'écriture inclusive est encore jeune et, par ce fait, de multiples propositions cohabitent et rien n'est encore fixé. Il y a différentes approches possibles dans cette façon d'écrire, qui est loin de se limiter au seul point milieu, et l'on pourrait même parler d'écritures inclusives (au pluriel, donc). Pour autant, le temps se chargera de conserver les usages qui se répandront le plus, et de progressivement faire disparaître les autres. Que pouvons-nous y faire ? Simplement être un des innombrables vecteurs de ce répandage en choisissant et en favorisant les idées qui nous semblent les plus pertinentes. En tant qu'auteur souhaitant participer à cette évolution de la langue, j'ai donc dû étudier le sujet et me positionner vis-à-vis de différentes propositions. Voici quelques-unes d'entre elles, les principales...Point milieu
Évacuons tout de suite le sujet du point milieu (ou point médian), qui semble déchaîner les passions et qui est accusé de défigurer l'écrit ou d'être un "péril mortel" pour la langue (oui, oui, c'est l'Académie française qui l'a dit)...Pour commencer, rappelons que ce n'est qu'un point placé au-dessus de la ligne de base ‹ · ›, qui se contente d'être un peu moins épais que la puce servant à l'énumération ‹ • ›, forcément un peu plus haut que le point marquant la fin d'une phrase ‹ . ›, mais tout de même un peu moins haut que celui du haut dans les deux points ‹ : ›, donc rien qui justifie les déchaînements que l'on voit parfois au détour de certains articles ou commentaires sur Internet... Intrinsèquement, un point n'est ni beau ni moche, il ne défigure rien et ne met en danger personne (pas même une langue). Bref, c'est un signe typographique comme un autre, bien que pas toujours facile à utiliser de par son absence sur les claviers actuels (d'où parfois son remplacement par la puce ou le point, ce qui n'est toutefois pas recommandé puisque ces signes servent à autre chose et vont donc, par exemple, compliquer les lectures d'écran pour les personnes malvoyantes).
Ceci étant dit, qu'en est-il de son utilisation dans le cadre de l'écriture inclusive ? Eh bien il s'agit simplement d'une abréviation, celle de la double flexion (ou doublet). Pour prolonger l'exemple que je donne à la fin d'Astreya, citoyen·nes abrège (et donc se lit) citoyennes et citoyens. Comme toute abréviation, sa lecture est donc affaire d'apprentissage, exactement comme il faut savoir que bcp abrège (et donc se lit) beaucoup ou que rdv abrège (et donc se lit) rendez-vous. Sans ça, difficile de lire à haute voix un texte comportant ces abréviations, comme par exemple : viens m'aider qd tu peux stp, on n'a plus bcp de temps avant le rdv avec nos avocat·es.
Maintenant que le rôle du point milieu est posé et (je l'espère) compris, mon positionnement à son égard s'impose de lui-même : sauf exception, on ne fait pas usage d'abréviations dans un roman, il n'y en a donc pas dans mes livres, pas plus que sur ce site ni dans aucun de mes écrits "réfléchis" – contrairement donc aux discussions instantanées où, devant réagir et répondre rapidement, il peut m'arriver d'en faire usage par commodité. En conséquence, vous en verrez rarement, et peut-être même jamais, en me suivant dans mon métier d'auteur.
Néologie, épicénat et double flexion
Dans une volonté d'alléger l'écriture inclusive, des néologismes font leur apparition afin de remplacer certains doublets ; c'est par exemple le cas de lecteurice (contraction du terme masculin lecteur et de la désinence -rice de lectrice) ou des pronoms toustes (contraction de tous et toutes) et iel et son pluriel iels (basés sur il / elle et ils / elles). Au-delà des affaires de goût (forcément subjectives et question d'habitude), ces propositions peuvent revêtir un intérêt dans certains cas, mais pour l'heure, aucune n'a remporté l'adhésion (bien que iel et son pluriel aient été suffisamment employés pour être ajoutés au Robert).Me concernant, je n'en fais pas usage, et ce, pour trois raisons... La première est que, comme cela vient d'être souligné, leur pérennité dans la langue n'est actuellement pas assurée, et les utiliser représente donc un pari qui pourrait amener les romans concernés à avoir des termes "périmés" d'ici quelques années ou décennies. La seconde est que, dans mon approche, l'écriture inclusive sert à raconter une histoire, elle est au service du récit et non l'inverse. La dernière est que, tout simplement, j'ai toujours trouvé comment faire avec ce que la langue propose déjà et n'en ai donc jamais eu besoin.
Si on reprend les exemples précédents, au lieu de parler à mes lecteurices, j'utiliserai le terme épicène (c'est-à-dire non marqué en genre) me permettant de m'adresser à mon lectorat. Dans le même ordre d'idée, si mes personnages travaillent dans une entreprise et qu'ils ignorent qui en est à la tête, je peux remplacer le doublet le directeur ou la directrice par la direction, ou la hiérarchie s'il s'agit d'évoquer une ou plusieurs personnes situées au-dessus sans forcément monter jusqu'à la direction... Quant à iels, j'évite autant son usage que les doublets qu'il remplace (il et elle, il et elles, ils ou elles, etc.) dont je trouve la lecture peu fluide. Quand je suis confronté à un groupe mixte de personnages, je commence par utiliser un terme les désignant (le couple, le groupe, le trio, la bande, etc.). S'il y a peu d'individus, je peux faire usage de leurs noms (Gabriel et Anaëlle se retrouvent au lieu prévu). Si cela s'y prête et que le groupe fait suffisamment d'apparitions dans le récit, je peux lui trouver un surnom (les Huit se rendirent à la fête foraine le soir même). Mais finit toujours par venir un moment où ce n'est plus possible d'éviter de cette façon les répétitions gênantes... Dans ce cas, je fais en sorte de changer certaines phrases pour déplacer le sujet des individus vers un objet, un lieu, une action, etc. L'usage du passif est alors de mise et le pronom leur, qui est épicène, se révèle souvent très utile. Par exemple, dans le cas d'un couple hétéro, je remplacerais ils se rencontrèrent peu avant Noël (non inclusif) par Leur rencontre eut lieu peu avant Noël.
Fluidité de lecture
Puisqu'est souvent reproché à l'écriture inclusive d'être difficile à lire (en général parce qu'elle est associée au point milieu et/ou aux néologismes, en ignorant l'épicénat, l'usage de double flexion, etc.), j'ai eu envie de démontrer qu'il n'en était rien. Je me suis donc lancé comme défi d'avoir une écriture inclusive fluide, et même dans la mesure du possible, invisible pour un public non-initié (ce qui peut alors amener l'occasion d'introduire le sujet en douceur, objectif de la page "Avez-vous remarqué ?" à la fin d'Astreya). L'idée, aussi, que des réfractaires à l'écriture inclusive puissent lire un de mes romans et ne le découvrir qu'après leur lecture me plaît bien : si vous êtes dans ce cas, et plus encore si ça vous a amené à nuancer votre jugement sur le langage inclusif, n'hésitez pas à m'écrire un petit mot, ça me fera plaisir !Mais obtenir cette fluidité et cette inclusivité transparente dans mes récits représente un travail non négligeable, voire une certaine gymnastique mentale : les usages de dominance masculine sont bien ancrés dans la langue et j'ai été largement formaté par ma scolarité puis lors de ma formation et de ma pratique en tant que lecteur-correcteur (de mon expérience, la norme est la référence dans ce métier et l'évolution de la langue par l'usage n'est pas une notion abordée, mais cela sera sûrement amené à évoluer, si ce n'est pas déjà le cas). Pour autant, ce travail est motivant, puisqu'il contribue à dessiner ce que sera le français plus égalitaire de demain... Et quoi de mieux pour un auteur de science-fiction que de contribuer à un avenir meilleur ?
Références
- Livre Le Langage inclusif : pourquoi, comment d'Éliane Viennot
- Vidéo de Scilabus : L'Écriture inclusive a-t-elle un intérêt ? Quelles preuves ? (23')
- Article L'Écriture inclusive : parlons faits et science
- Section La Guerre des mots sur le site de la SIEFAR (traitant de la masculinisation du français sous l'angle historique)
- Livre La Grande Grammaire du français (pour le fonctionnement de la langue, et bien davantage)
- Vidéo de Linguisticae : Peut-on oublier sa langue maternelle ? (13')
Boutique (bientôt)

